Histoire

Carnet de bord: Juin 2020. Le début de tout

3 juin 2026

Il y a des récits que je gardais pour plus tard. Voilà le premier.

Tout commence en juin 2020. On m’appelle pour voir une maison, chose que je n’ai jamais faite. On m’envoie des photos et une vidéo.

La personne me dit que tout l’électroménager tombe en panne, et lorsqu’elle l’amène en réparation, il n’y a rien de cassé. Sur la vidéo, on voit le four micro-ondes fonctionner, mais il y a une anomalie : la personne tient la prise dans la main. Il n’est pas branché.

Je regarde la vidéo une fois. Deux fois. Trois fois. Mes yeux reviennent toujours sur le même détail : à l’intérieur du four vide, des étincelles. Personne dans la maison, rien à chauffer, et des étincelles dans la cavité.

Je commence à ressentir quelque chose. Une colère monte. Pas une irritation, une haine pleine. Mes poings se ferment, ma mâchoire se serre. Des images horribles s’imposent dans ma tête, et pourtant, j’ai le sourire aux lèvres. Un sourire qui ne m’appartient pas.

Elle me donne le nom de sa commune. Je cherche. Le lotissement est construit sur un ancien centre de tri humain de la seconde guerre mondiale.

Chez moi, la colère reste. Je tourne, je ne tiens pas en place. Je me laisse porter par ce qui me vient en tête. Et puis ça arrive, sans signe avant-coureur : une brûlure remonte d’un coup dans la gorge. Je me mets à tousser. La toux ne s’arrête pas, elle s’aggrave, elle me secoue. Je tousse et je vomis encore. Je suis conscient de tout, complètement présent, et en même temps je n’ai aucune prise sur ce qui se passe.

Je finis à quatre pattes. Tout le corps me fait mal. Je sens que je vais perdre connaissance. C’est la dernière chose dont je me souviens : à quatre pattes, les bras qui tremblent, le sol froid sous les paumes.

Ça a duré deux heures. Puis plus rien.

Le calme. Moi couché au sol, épuisé comme si un bus m’était passé dessus. Je m’endors là, à même le carrelage. Le temps passe. Je me réveille parce que je me sens observé.

La sensation vient d’un coin de la pièce. Quelque chose me regarde. Mais ce n’est pas hostile. C’est l’exact inverse de ce que j’ai traversé; une douceur pure. Une chaleur douce s’installe dans mon plexus, comme si on posait une main sur moi à l’intérieur.

Je me mets à pleurer. Et des mots arrivent, sans que je les cherche : “prière des morts juive”.

Je prends mon téléphone. Je cherche. Elle s’appelle le Kaddish. Je commence à la lire.

La chaleur monte presque d’un coup, dès les premières lignes. Diffuse, immense, qui envahit tout le thorax. Les larmes ne s’arrêtent plus. Je continue à lire, je pleure, je suis traversé. Et puis je m’endors. Deux heures peut-être plus.

Le lendemain matin, je me réveille avec mal partout. Le corps endolori comme après un effort que je n’ai pas fait. J’ai très faim. Sur le téléphone, un message. La personne de la maison. “On a trop bien dormi après une série de rêves bizarres. Puis on a senti une douce chaleur et on a plongé dans le sommeil.”

Je relis le Kaddish. Celui qui m’a tant bouleversé la veille. Rien. Aucune émotion. Juste un texte.

Ce jour-là, j’ai compris ce qu’allait devenir ma vie.

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